EXPO // LES ORIGINES DU MONDE // MUSEE D'ORSAY // PARIS

EXPO // LES ORIGINES DU MONDE // MUSEE D'ORSAY // PARIS

Les Origines du Monde  - L'invention de la Nature au XIX°s - 19 Mai - 18 Jui. 2021

Musée d'Orsay
1, rue de la Légion d'Honneur
75007 Paris


.www.musee-orsay.fr

Le dix-neuvième siècle a connu un développement sans précédent des sciences naturelles. Les grands voyages d'exploration révèlent la diversité du monde et la variété des espèces vivantes ; la géologie découvre l'inimaginable antiquité de la terre et ses transformations au cours du temps ; l'étude des fossiles révèle l'antiquité de la vie et l'existence d'espèces disparues. En 1854, les dinosaures du Crystal Palace à Londres présentent un Jurassic Park avant l'heure. La découverte de l'homme préhistorique questionne : comment le représenter ? Qui était le premier artiste ?

Dans la deuxième moitié du siècle, Darwin et ses adeptes, comme Haeckel en Allemagne, interrogent les origines de l'homme, sa place dans la Nature, ses liens avec les animaux ainsi que sa propre animalité dans un monde désormais compris comme un écosystème. Ce bouleversement dans les sciences, ainsi que les débats publics qui traversent le siècle, influencent profondément les artistes. L'iconographie du singe reflète l'embarras devant nos ancêtres simiesques et la quête fantasmatique du "chaînon manquant".

L'esthétique symboliste de la métamorphose se peuple de monstres et d'hybrides, de centaures, minotaures, sirènes et autres chimères. Avec les Kunstformen der Natur de Haeckel, la Nature devient artiste. Le monde infiniment petit, la botanique et les profondeurs océaniques inspirent les arts et notamment les arts décoratifs. L'Art nouveau et le Symbolisme témoignent d'une fascination pour les origines de la vie, l'ontogenèse et la phylogénèse : formes unicellulaires, animaux marins ou embryonnaires s’insinuent dans des univers indéfinis, dans les secrets de la maternité.

Le musée d'Orsay consacre pour la première fois une exposition à la croisée des sciences et des arts, en partenariat avec le Muséum national d'Histoire naturelle, qui retrace les thèmes de ce questionnement et confronte les principaux jalons des découvertes scientifiques avec leur parallèle dans l'imaginaire.

Prologue

Pour "penser" notre rapport à la Nature, un détour par le XIXe siècle s'impose. C'est au XIXe siècle que la relation de l'homme au monde naturel se transforme radicalement. Le recensement des terres, des plantes et des animaux s'étend à tous les continents. On découvre l'ancienneté de la terre et de la vie ; l'industrialisation et l'urbanisation modifient les paysages.

C'est au cours de ce siècle que naissent les sciences modernes de la vie et de la terre : biologie, paléontologie, chimie organique, physiologie, géologie, bactériologie, anthropologie, écologie…

Mais ce sont surtout les théories de l'évolution qui ont modifié profondément notre conception de l'homme, de ses origines et de sa place dans la nature. A partir de L'Origine des espèces, publié par Darwin en 1859, l'être humain participe d'un arbre généalogique qui embrasse tous les êtres vivants.

L'exposition revisite un "long XIXe siècle", de la Révolution à la Première guerre mondiale, où les principaux jalons des découvertes scientifiques sont confrontés avec l'imaginaire artistique.

Le Prologue rappelle les mythes des origines qui ont structuré l'imaginaire occidental : les récits bibliques de la Création du monde en six jours, le jardin d'Eden, les premiers parents - Adam et Ève façonnés "à l'image de Dieu" -, la nomination des animaux par Adam - seule créature douée du langage-, la Chute, le Déluge, enfin et l'Arche de Noé. Le monde biblique est un monde clos, un jardin créé pour l'homme, qui en a l'usage et la garde.

De la curiosité a la studiosité

Jusqu'au XVIIIe siècle, le monde est pensé comme un jardin où la nature est au service de l'homme. A la Renaissance se multiplient les descriptions précises de plantes et d'animaux et paraissent les premiers traités illustrés de zoologie. Des princes, des humanistes et des savants créent des "cabinets de curiosité" mêlant naturalia (objets naturels), artificialia (objets créés par l'homme) et mirabilia (objets étonnants et merveilleux). Les Voyages d'exploration conduisent à collectionner et acclimater des espèces inconnues en Europe dans les jardins et les ménageries princières. La fascination des grands animaux (rhinocéros, girafe…) inspire les artistes. La collecte, l'inventaire, la description et la classification des minéraux, des végétaux et des animaux semble réitérer la nomination des animaux par Adam et ramène la diversité des "nouveaux mondes" dans l'orbite de la civilisation chrétienne.

Nommer les espèces est au cœur de l'entreprise du naturaliste suédois Carl von Linné (1707-1778), le père de la nomenclature binomiale des espèces (combinaison de deux noms latins) et de la classification en classe, ordre, genre, espèce et variété.

Le comte de Buffon (1707-1788), Directeur du Jardin du Roi et du Cabinet d'histoire naturelle (1739), aspire aussi à un inventaire complet de la Nature ; mais il délaisse les classifications, jugées arbitraires, et recherche les "causes naturelles" des phénomènes. Son Histoire naturelle en 36 volumes illustrés (1749-1789) connaîtra un immense succès.

Immensité et diversité du monde

Au XVIIIe siècle déjà, des scientifiques s'embarquent aux côtés de Bougainville (1766), Cook (1768), ou La Pérouse (1785), et des planches d'illustration de leurs observations sont publiées, mais, le XIXe siècle, l'expansion coloniale des Etats européens, concoure à l'accroissement des échanges maritimes et des missions scientifiques incluant naturalistes et artistes. Le nombre d'espèces répertoriées explose, et le classement fondé sur la fixité des espèces ne suffit plus à rendre compte de la diversité du vivant.

L'exposition évoque trois expéditions emblématiques : le voyage en en Australie (1800-1804) de Nicolas Baudin avec le naturaliste Peron et les artistes Charles Alexandre Lesueur, Nicolas-Martin Petit et Michel Garnier ; celui en Amérique du Sud (1799-1804) de Humboldt et Bonpland, qui vaut au premier le surnom de "second découvreur de l'Amérique" et inaugure une pensée écologique ; et celui de Charles Darwin à bord du Beagle, en Amérique du Sud et en Australie (1832-1835).

Les peintres naturalistes et animaliers, les paysagistes inspirés par la "géographie des plantes", celle de Humboldt particulièrement, illustrent la diversité des espèces. L'animal fait son entrée dans les nouveaux musées d'Histoire naturelle et les jardins zoologiques. Les serres et les jardins botaniques s'enrichissent de plantes exotiques. Avec l'océanographie, on se passionne pour les aquariums et la vie dans les abysses ; Jules Verne, avec Vingt mille lieues sous les mers (1869), magnifiquement illustré par Neuville et Riou, frappera l'imagination de ses contemporains.

Antiquité du monde

Au début du XIXe siècle la géologie découvre l'inimaginable ancienneté de la Terre, estimée jusqu'alors à quelques milliers d'années. L'image d'un monde façonné par des temps très longs, calculés en centaines, voire en millions d'années se substitue à celle du monde créé en six jours des Ecritures. Les savants discutent du déluge biblique, des glaciers, des volcans (neptunisme ou volcanisme). George Cuvier (1769-1832) en France, William Buckland (1784-1856) en Angleterre, expliquent les extinctions et successions d'espèces par la survenue de catastrophes (catastrophisme). Le géologue Charles Lyell (1797-1875), pour sa part, défend l'uniformitarisme qui postule des transformations lentes et graduelles, et la permanence des processus exercés dans un passé lointain ; le passé pourrait ainsi se déduire de la connaissance du présent.

L'étude des fossiles révèle l'ancienneté de la vie. Avec la découverte des espèces éteintes par Cuvier, la chronologie biblique et le "fixisme" (absence de transformation des espèces) sont remis en cause. Les dinosaures intriguent et fascinent. Comment représenter ce bestiaire disparu ? En 1854, les modèles de dinosaures grandeur nature du Crystal Palace à Londres préfigurent un Jurassic Park.

La découverte d'ossements humains préhistoriques suscite également maintes questions sur l'apparence et le mode de vie de ces premiers hommes. Le vulgarisateur scientifique Louis Figuier (1819-1894) diffuse largement des reconstitutions de la vie primitive et certains artistes se spécialisent dans la représentation de l'humanité à l'Age de pierre.

Evolution

La découverte de l'ancienneté du monde, l'explosion du nombre d'espèces et l'étude de leur distribution géographique sont les prémisses de l'évolutionnisme. La représentation prédominante en Occident d'une échelle linéaire des êtres allant de l'inorganique jusqu'à Dieu, s'éclipse devant celle d'un arbre de vie buissonnant où toutes les espèces sont liées par la généalogie.

L'évolution est comprise et imaginée différemment en France, au Royaume-Uni et en Allemagne. Lamarck introduit le principe d'une modification des espèces au fil du temps, par adaptation continuelle à des milieux instables. Darwin et Russel Wallace théorisent la sélection naturelle comme mécanisme principal de l'évolution, auquel Darwin ajoute la sélection sexuelle. Haeckel affirme dès 1866 l'ascendance simiesque de l'homme et se fait l'apôtre du darwinisme. Marqué par Goethe et son idée de l'unité de la Nature dans toutes ses métamorphoses, il met l'accent sur l'origine de la vie à partir du monde inorganique, et sur la "récapitulation" de l'histoire de l'évolution des espèces (phylogenèse) lors du développement de l'individu (ontogenèse) Les néo-lamarckiens français, tel le zoologiste Edmond Perrier (1844-1921), ainsi que le savant anarchiste russe Piotr Kropotkine (1842-1921), souligneront la coopération et la solidarité entre les espèces plutôt que la "lutte pour l'existence".

Le singe – un miroir ?

L'iconographie du singe reflète l'embarras devant nos ancêtres simiesques et la quête fantasmatique d'un "chaînon manquant" entre l'animal et l'humain. Les images gracieuses ou humoristiques des "singeries" chères au XVIIIe siècle, mettant en scène de singes imitant les humains, font place à d'autres types de représentations ; certaines, plus inquiétantes, sont des incarnations de la bestialité, comme chez Frémiet ou Kubin, d'autres se rapprochent d'une déroutante humanité, comme chez Gabriel von Max(1840-1915), darwiniste et spirite. Von Max connaissait bien les singes, qu'il affectionnait comme animaux de compagnie.

Chez Gustave Moreau (1826-1898) les esquisses de singes, d'après nature, serviront de modèles pour à illustrer les Fables de La Fontaine, mais aussi pour d'étonnants tableaux où, contrairement aux modèles humains, souvent hiératiques, les singes sont réalistes et très expressifs. A son tour, le cinéma interrogera l'ambiguïté de la relation entre l'homme et le singe, de Le savant et le chimpanzé de Georges Mélies au King Kong de Merian C. Cooper et Ernest B. Schoedsack (1933), et à ceux, nombreux, qui suivirent.

Hybrides et chimères

L'homme serait-il un animal "comme un autre" ? Comment exprimer la difficile coexistence de notre humanité et de notre animalité ? La mythologie est peuplée d'êtres hybrides, centaures, minotaures, sirènes et autres chimères, que les artistes de la fin du XIXe siècle reprennent à la lumière des nouvelles connaissances scientifiques, avec de nouvelles solutions plastiques dans l'articulation homme-animal. Arnold Böcklin (1827-1901) se passionne pour les recherches de la station zoologique de Naples fondée par son ami Anton Dohrn, élève indiscipliné de Haeckel - il le peindra en joyeux triton- et peuple ses tableaux de sirènes et de centaures "réalistes" et ironiques. Chez Rodin, La Centauresse incarne une forme de tension douloureuse entre le corps animal et le torse humain ; la Femme-poisson montre une inquiétante hybridation du visage. Le bestiaire fantastique de Jean Carriès (1855-1894) est inspiré par les gargouilles du Moyen Age, l'art japonais qui le fascine, et l'esthétique symboliste de la métamorphose, qui évoque volontiers les origines de la vie dans les eaux et les créatures hybrides.

La quête des origines – ontogenèse et phylogenèse

En Europe, le darwinisme est surtout diffusé par les écrits du zoologiste allemand Ernst Haeckel (1834-1919). Il développe l'idée, partagée par Darwin, de la "récapitulation" : le développement de l'individu, l'ontogenèse, répétant en abrégé le développement de l'espèce, la phylogenèse. Cette théorie, qui postule un "triple parallèle entre le développement embryologique, systématique et paléontologique de l'organisme", ouvre une "ère de la généalogie". Elle est centrale chez Freud (1856-1939) pour ses théories sur la sexualité infantile et les névroses, vues comme des "régressions" à l'enfance de l'espèce. Dans Thalassa (1924), son élève Sandor Ferenczi (1873-1933) poussera plus loin encore ces "fantaisies phylogénétiques" en théorisant la nostalgie de l'utérus maternel comme une régression vers les origines marines de la vie, et l'instinct de mort comme un retour vers la paix du monde inorganique.

Ecrivains et artistes se passionneront pour la généalogie, et pour les stades primitifs de la vie. Gustave Flaubert (1821-1880), lecteur de Haeckel, écrit dans La Tentation de Saint Antoine (1874) : "Je suis le contemporain des origines. J'ai habité le monde informe où sommeillaient des bêtes hermaphrodites […] quand les doigts, les nageoires et les ailes étaient confondus …". Chez les peintres, organismes unicellulaires, animaux marins ou formes embryonnaires s'insinuent dans des univers indéfinis, ou dans les secrets de la maternité.

La Nature artiste

L'impact de l'évolutionnisme en France coïncide avec le développement de l'impressionnisme ; les peintres lisent Darwin, Haeckel, Ludwig Büchner, les revues scientifiques populaires. Claude Monet (1840-1926), libre penseur et républicain, frère d'un chimiste, ami de Clémenceau, est en contact avec les milieux qui discutent de l'évolutionnisme. On a souvent souligné son intérêt pour la lumière et la nature de la sensation, selon la théorie de la vision de Hermann von Helmholtz, qui est traduit en France en 1867. Mais avec ses Nymphéas, il interroge la Nature créatrice de formes, la montrant dans toute sa vitalité générative, tout en touchant à l'abstraction.

A partir de 1890, Odilon Redon se détourne de ses "Noirs" et devient coloriste : "J'ai épousé la couleur", écrit-il. Il se tourne aussi vers de plus grands formats, notamment pour le décor du château de Domecy-sur-le Vault. Ses peintures et ses pastels montrent son émerveillement devant la lumière et les splendeurs d'une natura naturans, une nature en métamorphose continuelle.

Le monde infiniment petit, la botanique et les profondeurs océaniques inspirent aussi les arts décoratifs (Binet, Gallé, Tiffany, Roux…). Emile Gallé réalise de nombreuses œuvres sur le thème du monde sous-marin, dont le vase Les fonds de la mer (1889), véritable synthèse du surgissement de la vie en milieu aquatique, et la Main aux algues et aux coquillages, testament artistique du maître verrier.

De l'évolutionnisme a l'ésotérisme

Confrontés à l'évolutionnisme, nombre d'artistes refusent la "naturalisation" de l'homme. Ils recherchent une spiritualité nouvelle et une immortalité laïque dans différents courants ésotériques influents au tournant du siècle. Gabriel von Max et Kupka s'intéressent au spiritisme ; Kandinsky, Hilma af Klint, Mondrian recherchent dans la théosophie ou dans l'anthroposophie une voie permettant à l'esprit de s'élever au-dessus de la matière, et s'engagent dans l'abstraction.

Dans son ouvrage théorique Du spirituel dans l'art, Kandinsky décrit le tournant provoqué par "l'ébranlement de la religion, de la science et de la morale" ; seuls les arts, la peinture, la musique peuvent offrir une voie de sortie de "la grande obscurité qui approche", à condition de trouver des formes nouvelles, des "formes pures". La suédoise Hilma af Klint, inspirée elle aussi par la théosophie et l'anthroposophie, peint des tableaux et des aquarelles figurant une matérialisation de l'âme, les âges de la vie, ou la géométrie de l'univers. Piet Mondrian représente l'évolution de l'esprit vers le plan astral puis le plan divin des théosophes.

Epilogue

Avec ses hécatombes, la Grande Guerre sonne le glas de ce "long dix-neuvième siècle" que vous venez de parcourir. Suicide de l'ancienne Europe, elle inaugure une époque terrible où les dérives scientistes des théories darwiniennes (vision purement "zoologique" de l’homme, darwinisme social, eugénisme) sont incorporées dans les idéologies totalitaires qui voudront forger un "homme nouveau" par la sélection et l'élimination des êtres considérés comme inférieurs. La technique s'étendra de la production à l'échelle mondiale de produits manufacturés à la fabrication d'armes d'une puissance illimitée.

En parallèle, les recherches en biologie et génétique ont définitivement confirmé nos liens de parent avec tous les êtres vivants, et rapproché nos destinées dans un même écosystème. Pourtant, le "continuisme" qui insère l'homme dans une longue généalogie animale n'a pas renouvelé l'ancienne idée d’un monde "plein" de formes vivantes dont chacune serait nécessaire à l'harmonie du tout. Au contraire, s'est imposée l'idée d'un surhomme qui laisserait loin derrière lui les ébauches animales, et recréerait l'homme et le monde.

La Nature a deux visages. C'est une mère généreuse, qui produit une multiplicité de formes admirables. C'est aussi une marâtre qui ne se soucie pas de ses enfants. Elle a des lois, mais ses lois ne sont pas humaines. Elle tue et détruit, comme elle engendre continuellement des nouvelles formes de vie. En ce début de XXIe siècle, avec le dérèglement climatique et la Sixième extinction des espèces, notre vision de la Terre redeviendrait-elle celle d'un monde clos, fini, menacé d'anéantissement ? Saurons-nous repenser notre relation avec la Nature, notre berceau ? Saurons-nous en préserver la diversité, et peut-être retrouver l'émerveillement que sa beauté a suscité auprès des artistes et des poètes du passé ?